🍭 Le Café Saga

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🍭Le Café Saga

Chère Suzanne,

Ce matin, je suis retournée à Liège. Le jeudi matin, c’est toujours le jour des livraisons. Avec les travaux multiples et cette ambiance de timide déconfinement, j’ai slalomé au mieux pour trouver une place gratuite – bénie des dieux. Cette même place, le long de la même trémie.

C’est là que l’immersion débute. À chaque fois. Je traverse ce Pont que j’ai tant de fois emprunté le pas léger et le cœur emballé à l’idée de partager un moment avec KVS. Quelques heures volées, ensemble, à la terrasse du Saga. À l’abri de la fumée de ses Camel, nos émotions se camouflaient dans des piscines de Gros Mansen. Un plat vite commandé, les jours de paye.

Le vent soufflait fort lors de la traversée fluviale. Il s’immisçait par le moindre interstice de ma veste. Piquant. Abrasif. Violent de lucidité. Il faut le traverser seule maintenant ce pont, Philippe. Un espoir ténu me pousse à avancer : il m’attendra. Il me l’a promis.

Arrivée devant le Saga, la terrasse est déserte. J’ai contemplé le vide. Deux secondes. Trois. Je nous ai revu. Quatre. Son sourire. Cinq. Ses cheveux. Six. Un roux de la même flamboyance traverse le passage clouté.Nos promesses et nos incertitudes s’étaient gravées dans cet endroit. Je me laissais traverser, quelque peu paralysée par cette vague de souvenirs.

Nous y avions célébré notre victoire : la signature du bail de l’appartement de la Place des Bons Enfants. Il y avait fait semblant de travailler – étudiant d’un air négligé une formation d’Aid Med pour laquelle il s’était porté volontaire à La Défense. Je l’avais rejoint après un concert à l’Orchestre Philarmonique Royal de Liège. Il était beau. Emmitouflé dans sa grosse veste bleue, il m’attendait avec l’impatience d’un enfant à Noël. La promesse d’une nuit volée dans les yeux.

Le Café Saga. Autant le Far West fut le bar de nombre de nos rencontres imprévues, noyées dans la foule, la musique, l’alcool (et tout ce qui fait planer) autant le Saga ne regardait que nous. Rien que nous. C’est dans doute pour cette raison que, le lundi 5 octobre, je lui ai envoyé ce clin d’œil, cette photo pleine de nostalgie alors qu’il n’était déjà plus, je l’ignorais, Alors qu’on me cachait sa mort, je voulais juste lui dire – qu’il sache – que je l’aime. Même de loin. Même s’il est avec Elle. Je savais qu’il n’allait pas bien. Une semaine plus tôt, il m’avait appelé.

Quel boost, quelle inspiration, quel soulagement d’entendre à nouveau sa voix après des semaines de silence mi-respectueux mi-rancunier. Durant cet appel, nous nous sommes encouragés mutuellement à persévérer dans nos projets, à être heureux : avec ou sans Elle. Je lui avais dit de penser à Lui et d’essayer de se retrouver et se reconstruire. Je lui avais promis de faire de même. Et enfin, il me l’avait dit – de lui-même. Silence.

– « Oui, je sais. »

Silence pesant. Ému. Quelques larmes.

– « Moi aussi, je t’aime toujours Kévins. »

– « Je t’aime Sarah », m’avait-il répondu au rythme de ses larmes. Il était malheureux. Je l’entendais. Je l’écoutais. Il l’aimait aussi, évidemment. Je souffrais.

– « Il faut que tu gardes le meilleur de Notre Histoire. Ce n’est pas toi qui me manque. C’est la Force qu’on créait quand on était ensemble, toi et moi. Souviens-toi, on a passé des putains de bons moments! »

– « Pour moi, c’était plus que des bons moments Sarah. »

Au moins, il est parti avec ça : la certitude qu’il m’aimait toujours et la valeur de nos jolis souvenirs. Bel euphémisme.

Je donnerais ma fortune pour récupérer ce dernier appel WhatsApp. J’offrirais ce qu’il me reste d’âme pour réentendre un seul des derniers mots qu’il m’a adressés.

Le Saga était fermé.

Je me suis finalement assise à la terrasse d’un bar adjacent en tentant de trouver un goût au café tournant dans ma tasse. Mon esprit s’égarait déjà vers d’autres lieux douloureux à portée de mon regard. Une pompe à essence où il m’avait offert une glace pour me remonter le moral le jour du déménagement. Une autre terrasse, plus loin, où nous avions partagé un moment étrange avec mes collègues. C’était au mois de juin. Il y a moins d’un an. Nous n’arborions déjà plus l’étiquette du couple mais nous étions ensemble. Comment aurait-il pu en être autrement?

La ronde de souvenirs reprenait, aïe, et mon café refroidissait à vue d’œil.

🍭🍭🍭

Je te souhaite, chère Suzanne, un excellent jeudi,

La Diva Tuberculeuse🎀.

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